La Canaille

Alexis Bouvier
Alexis Bouvier naît en 1836, à Paris, dans une famille ouvrière. Ciseleur en bronze jusqu’en 1863, et autodidacte, il commence à écrire des petites nouvelles qui évoquent la rue et les ateliers ouvriers, à Paris. Il se fait connaître dès le milieu des années 1860 par des chansons et des opérettes populaires, dont La Canaille (écrite en 1865) est demeurée la plus connue. Ayant abandonné son métier de ciseleur, il subsiste grâce à une activité de limonadier qu’il exerce boulevard de Strasbourg. Il décède à son domicile, boulevard de Clichy, dans le 18arrondissement, en mai 1892.
La version de Francesca Solleville dans l’album La Commune en chantant, Disc’AZ.

La canaille

Dans la vieille cité française 
Existe une race de fer 
Dont l’âme comme une fournaise 
A de son feu bronzé la chair. 
Tous ses fils naissent sur la paille, 
Pour palais ils n’ont qu’un taudis. 

C’est la canaille, et bien j’en suis  !

Ce n’est pas le pilier du bagne, 
C’est l’honnête homme dont la main 
Par la plume ou le marteau 
Gagne en suant son morceau de pain. 
C’est le père enfin qui travaille 
Des jours et quelques fois des nuits. 

C’est la canaille, et bien j’en suis  !

C’est l’artiste, c’est le bohème 
Qui sans souffler rime rêveur, 
Un sonnet à celle qu’il aime 
Trompant l’estomac par le cœur. 
C’est à crédit qu’il fait ripaille 
Qu’il loge et qu’il a des habits. 

C’est la canaille, et bien j’en suis  ! 

C’est l’homme à la face terreuse, 
Au corps maigre, à l’œil de hibou, 
Au bras de fer, à main nerveuse, 
Qui sort d’on ne sait où, 
Toujours avec esprit vous raille 
Se riant de votre mépris. 

C’est la canaille, et bien j’en suis  !

C’est l’enfant que la destinée 
Force à rejeter ses haillons 

Quand sonne sa vingtième année, 
Pour entrer dans vos bataillons. 
Chair à canon de la bataille, 
Toujours il succombe sans cris. 

C’est la canaille, et bien j’en suis  !

Ils fredonnaient la Marseillaise, 
Nos pères les vieux vagabonds 
Attaquant en 93 les bastilles 
Dont les canons 
Défendaient la muraille 
Que d’étrangleurs ont dit depuis

C’est la canaille, et bien j’en suis  ! 

Les uns travaillent par la plume, 
Le front dégarni de cheveux 
Les autres martèlent l’enclume 
Et se saoûlent pour être heureux, 
Car la misère en sa tenaille 
Fait saigner leurs flancs amaigris. 

C’est la canaille, et bien j’en suis  !

Enfin c’est une armée immense 
Vêtue en haillons, en sabots 
Mais qu’aujourd’hui la France 
Appelle sous ses drapeaux 
On les verra dans la mitraille, 
Ils feront dire aux ennemis : 

C’est la canaille, et bien j’en suis  !